Les Egoèmes #32 – Bêler en ce monde
Il est venu le moment de lancer la 32ᵉ édition des Egoèmes !
Et le thème de ce mois de décembre c’est “Bêler en ce monde”.
On parle, on crie, on déclame, pour se distinguer du troupeau ou pour mieux y appartenir ?
Le thème est laissé à la libre interprétation des participant·es

Comment participer ?
Les participant·es ont une semaine pour envoyer leur création.
Date limite : jeudi 11 décembre 2025 à midi
Adresse d’envoi : egoemes @ larathure.fr (sans espaces)
Conditions de participation : suivre les comptes Instagram @larathure et @lesegoemes .
Comme à chaque édition, un texte de calibrage sera partagé pour aider le jury dans son évaluation.
Le jury de cette édition
Les jurys de cette édition sont les lauréat·es de la précédente édition :
Retrouvez leur présentation et toutes les actualités du concours sur la page @lesegoemes.
Il est temps d’écrire à en perdre la laine !
Texte n°1 – mon kidnappeur ! m’appelle Remy
Remy parle. Ils entendent ma voix, douce, féminine, qui donne une troisième chance, une sixième même, au cas où les facteurs prendraient le temps de bien déposer le courrier dans la boîte aux lettres et de laisser une fleur.
Mais le mal, tellement mal, que les clous se battent à mort jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un. Et puis l’accrocher au mur.
Ne pas attendre un tableau.
Contre qui ? Contre le grave. Pas de voix qui bave.
Texte n°2 – Carroussel
Belle est en ce monde ce que le monde est au carrousel,
Empli d’un banc tournoyant autour d’un gland malveillant.
Alors la pleine nuée de bêlants bêleurs sachant ne savoir
Continue leur ronde, non contents de ne voir,
De ne croire ces histoires que l’on leur sert à boire.
Vérité assumée, mensonge camouflé, réalité virtuelle, intelligence artificielle et beauté maquillée,
Lanceur d’alerte ou complotiste, comploteurs ou sauveurs.
Belle est en ce monde ce que le monde est au carrousel.
Bêler en ce monde est à ce que doigt est à cul,
L’un dans l’autre peut rentrer, mais pour autant que ça puisse se foutre,
Nulle finalité n’en sera différente, pour peu que bêler ne sente.
Texte n°3 – Le clochard
c’est celui qui sur le rivage des quais
vissé sur son identité
entre deux agents de sécurité
met son cran de sureté
pour décliner ses papiers
les policiers le pousse hors du quai
dans les escaliers
à chaque marche scandait
le clochard c’est celui qui sonnait les cloches
pour sauver la vie des autres
sur le quai
des touristes étonnés
se bouchaient le nez
de tant de vérité criée
à la gueule du monde
Texte n°4 – Une prière sans dieu.
On disait qu’elle souriait, autrefois.
Qu’elle parlait au vent
comme à un vieil ami qui la comprenait.
Qu’elle dansait sous la pluie, pieds nus,
jusqu’à ce que le monde la juge.Puis le monde l’a jugée.
Et son rire s’est éteint,
lentement,
comme une chandelle oubliée dans une église vide.Elle s’appelait Personne.
Non pas parce qu’elle n’avait pas de nom,
mais parce que plus personne
ne prononçait le sien.Les jours passaient sans elle.
Les saisons changeaient de robe.
Et dans chaque reflet de vitrine,
elle cherchait une trace de celle qu’elle avait été.Elle avait aimé, jadis,
d’un amour entier, sans calcul.
Mais les gens ne savent pas quoi faire
des cœurs trop sincères.
Ils les brisent, puis les oublient.Un soir, elle a cessé de parler.
Pas par choix.
Parce que les mots s’étaient lassés
de n’être jamais entendus.Les passants la croisaient sans la voir.
Elle marchait pourtant au milieu d’eux,
comme une prière sans dieu,
une chanson sans refrain.Ses yeux étaient des océans calmes,
où coulaient des naufrages invisibles.
Son âme, une maison abandonnée,
où les souvenirs traînaient comme des fantômes.Elle regardait les autres aimer,
comme on regarde une fête derrière une vitre fermée.
Les rires passaient à travers le verre,
mais jamais jusqu’à son cœur.La nuit, elle confiait sa douleur
à la lune et aux lampadaires fatigués.
Le vent, par pitié, lui répondait.Parfois, elle laissait traîner un sourire,
comme on laisse une fleur sur un cercueil.
Un adieu discret à ce qu’elle n’était plus.On dit qu’elle s’est endormie un matin d’hiver,
dans un parc désert,
la tête posée sur son sac vide,
le regard tourné vers le ciel.Les journaux ont parlé “d’une inconnue”.
Mais le ciel, lui, savait son nom.
Et ce jour-là,
même le vent s’est arrêté de souffler.Les fleurs déposées sur sa tombe
ont fleuri plus tard que toutes les autres.
Comme si la terre avait attendu
de comprendre son silence.Les enfants des rues chuchotent encore son prénom
quand la nuit les effraie.
Et certains jurent que, parfois,
on la voit marcher dans la brume,
avec ce même air doux,
ce même regard qui pardonne tout.Elle s’appelait Personne.
Et pourtant,
elle portait en elle la douleur du monde.Les dieux l’ont oubliée,
les hommes ne l’ont jamais vue.
Mais quelque part, entre le néant et l’éternité,
une lumière continue de brûler.Faible.
Têtue.
Immortelle.Parce que Personne,
c’était tous ceux qu’on n’écoute pas,
toutes celles qu’on n’aime plus,
tous les cœurs qu’on laisse derrière,
et qui battent encore.Et si un jour,
quelqu’un ose tendre la main vers cette ombre,
alors le monde entier tremblera,
car il comprendra enfin
que Personne,
c’était nous.
Texte n°5 – Bel-Air sur un nuage
« S’il vous plaît
Dessine moi un mouton… »
Mais un petit, un tout mignon
Parce que chez moi ce n’est pas grand
Dessine m’en un ne bêlant rien
Parce que chez vous c’est bien trop plein
Et le silence n’est pas content
Pas de boa ni d’éléphant
Les gros bellâtres et les rampants
Auraient tôt fait de s’étouffer
En s’encornant de vérités
Dessine m’en un sur mon nuage
Un solitaire un muet solaire
Avec des boucles en fil polaire
Parce que chez moi il fait bien froid
Et pas de vaches et pas de veaux
Pas de troupeaux ni de cochons
Et pas d’oiseaux aux beaux ramages
Parce que chez moi pas de tapage
Ni de ménage aux illusions
Oui!! celui-là sur cette page
C’est bien le bon!
(« Et c’est ainsi que je fis la connaissance… » du bel art de la poésie)
Texte n°6 – Au revoir
Hurler ma rage,
Porter mon désarroi,
D’un monde,
Où je ne me sens,
Plus à ma place cette fois.
Lassée,
Des foutus mêmes gestes,
Du matin jusqu’au soir,
Mouton égaré,
D’un métro boulot dodo,
Qui ne fait rêver personne,
Et surtout pas moi, tu vois.
Comment pourrai-je faire autrement,
Que porter ma voix?
Alors que le monde,
Lui-même,
Nous crache à la gueule,
Son foutu désespoir,
Tel cet animal perdu,
Qu’on aurait lâchement abandonné,
Comme on abandonne la vie.
Cette fois,
S’en est trop,
Je pars,
Et pour de bon.
Texte n°7 – Maître Bouc
Maître Bouc avait l’œil qui luit
La voix douce et le poil bouclé
Ses parents riaient avec lui
Jurant qu’il n’était point bouc laidBref, on veut signaler
Que monsieur n’est pas laidMaître Bouc devint populaire
Accumulant tant d’amitiés
Que lui vint la peur de déplaire
Faisant de lui un bouc liéSont-ils plutôt des potes ?
Sont-ils plutôt despotes ?Maître Bouc tint des discours sobres
Pour préserver son beau profil
Et ne pas s’attirer l’opprobre
De ses confrères volubilesJamais plus il ne bêle
Le moindre décibelMaître Bouc craignait de passer
Pour fou, sot voire pire : un plouc
Mais ce jour il en a assez
« Je coupe les ponts », fait ce boucBref, il se sent martyr
En a marre et se tirePour terminer, moralité
Moralité de qualité
Il n’est point de pire refuge
Que des amis aux yeux de jugesLes copains qu’il nous faut
Acceptent nos défauts
Texte n°8 – Troupeau sans verdure
Une feuille de route macabre conduit des desseins infâmes
Dans une volonté de bousiller sans ambages d’innocentes âmes
Un souffle abrégé, une débâcle des corps criblés
Un horizon ténu et indistinct par du sang mêlé.Des conflits sanglants pullulent sur notre enclave prise en étau
Se distillant pour des trésors rares aux enjeux immondes
Le convoi de la mort s’achemine sur chaque ville qui gronde
L’aube s’étiole sous les décombres de nos vies en mégots.Les crépitements d’obus font danser l’effroi sous des regards abattus
La guerre a pris ancrage dans une perspective d’harmonie déchue
Nos cœurs siphonnés feignent l’espoir d’un retour à la paix
Et nos cris veillent à nous maintenir plus forts sous le faix.Perdus dans l’immensité des corps qui jonchent nos sillages
Le présent s’invite en siège méchant d’un futur pris en otage
Rien n’est plus propice à une existence affable
Dans cette zone ruinée par des actes minables.Bêler en ce monde à la symphonie d’un troupeau sans verdure
En quête d’une issue allègre pour nos béantes meurtrissures
Guidés sur les chemins ardus de la résilience sans répit
Sans démordre pour des horizons sains dénués d’avanies.
Texte n°9 – Atèle
Ça coûte cher d’ameuter tout ce qui cloche en soi,
Les miaulements comme les révoltes et les rancœurs.
Ça coûte tout autant de cimenter le sentiment
Et de se retrouver engoncer comme dans une atèle.Chaque sursaut est le père d’une convulsion,
D’une incubation, d’une cargaison
Qui viendra alourdir le cercueil en fin de circuit.Ça me coûte cher de me dépouiller de mes stocks de férocité,
De me montrer carnassier ou de m’avouer mielleux.
Sait-on jamais, une fois arrivé à la fin de ces petits bêlements,
Je pèserais le poids d’une pulpe d’orange, d’une plume
Ou d’une baguette magique vidée de ses miracles.
Texte n°10 – De celles
Naître femme pour n’être que cela,
Entrer dans ces cases et critères.
Ceux-ci même qui ne nous vont pas,
Ceux-ci même qui nous enterrent.Enterrées par leur présence,
Ils prennent place et s’installent.
Rendent mal à l’aise par leur silence,
Te poussent, te bouffent et te dominent.Puis ils t’écrasent de leurs mots,
De leur coups, pour les ambitieux.
Réduites à la merci de nos maux,
Cherchant jusqu’à prier les cieux.Parce que pour se faire entendre,
Il n’y a d’autre moyen que d’hurler.
Mais beaucoup ne le feront jamais,
Tenues par la peur d’être fracassées.Alors soyons de celles qui les écoutent,
Soyons de celles qui tendent la main.
Soyons de celles qui les soutiennent,
Soyons de celles qui les libèrent.
Texte n°11 – Seule contre mes harceleurs
Seule sur la rive,
J’entrevois des grives
Qui se moquent de moi.Je ne leur ressemble pas.
Je suis libre moi !
Libre de penser et d’agir,
Loin de toutes ces oies.Elles, qui tentent de devenir
Semblables, en restent cois.
Je suis unique.Là où elles ne sont plus qu’une hydre
Qui s’abat sur sa proie.
Elles ont perdu leurs corps sans effroi,
Rassemblant leurs membres
En un être sombre et froid.Elles iront bientôt d’un même pas
Plonger dans l’ambre,
Tandis que j’aurai la satisfaction d’être moi.
Texte n°12 – Bêler nos émois intimes
Étrange monde où se côtoient des malices
Dans un râle d’êtres prostrés dans les ruines du temps,
Vaste avalanche de frasques qui se hissent,
Sur fond d’empathie bradée contre des vices béants.Je suis née dans le tumulte vicieux de mon époque
Engluée d’écueils sur nos parterres qui suffoquent
Le sang s’écoule en un fleuve qui brasse dans le sens de la perte
Le viol estampille nos quotidiens en sursis dans une nation déserte.Des êtres déchirés en un huis clos d’agressions impudiques
Dans un décor d’obscénité sous couvert de pillages prolifiques
Nos chaumières sont emplies de victimes souillées en creux de l’intimité
Arme de guerre fatale qui use de nos corps pour gagner en efficacité.Le ciel murmure nos cris stridents de violences intimes
Venus de femmes abusées par des soldats qui briment
Hurler notre calvaire est l’exutoire sacrée contre une cohorte de milices
Dont la cruauté dense nous brise par des actes pervers qui sévissent.Le destin féminin ne procède plus d’une humanité prioritaire
Si près des hommes bourrus qui étrillent notre dignité précaire,
Entre nos vies qui défilent à la cadence d’un bétail fretin en alerte
Bêler nos émois devient le seul recours ultime pour nos vies inertes.
Texte n°13 – Le loup et l’agneau
Le loup survint à jeun, pour faire son repas de l’agneau innocent qui s’abreuvait au cours fluide et opalin d’une onde bucolique,
Développant un argumentaire vorace, le prédateur anticipait déjà l’encas qu’il allait faire de l’animal vulnérable
Je tette encor ma mère bêlait le petit, dernier né d’une race souvent pourchassée, et qu’attendait sa mère, la douce brebis
L’agneau bêla si fort qu’un plus grand prédateur sortit de la forêt ; c’était l’ourse féroce, alarmée par la cruauté de ce tableau
L’ourse avait en effet l’instinct bien maternel, et par juste empathie elle chassa le loup qui s’en alla vaquer à d’autres aventures
Nous voulions illustrer par ce conte anodin qu’il n’est parfois pas vain de bêler en ce monde
Texte n°14 – A la bêle de mai
Je ne suis qu’un mouton parmi d’autres
Sans autre ambition que d’être avec mes congénères
Je n’ai pas l’étoffe d’un messie ni même d’un apôtre
Un simple petit mouton à l’instinct grégaireMon rôle ici est tout à fait défini
J’entretiens le pré et je pousse la laine
Chaque jour j’espère le finir bien nourri
Ainsi est mon quotidien qui m’alièneJe vis et j’attends le jour où ma vie arrivera au bout
Cette question m’obsède, ça arrivera quand et où ?
Après mes fiers services, finirais-je en méchoui ou bien en ragoût ?
J’aimerais que l’on m’annonce la fin avec un du chant du loupSuis-je le seul à n’y trouver aucun sens ?
Une vie sans autre but qu’elle même
Suis-je le seul abandonné par l’innocence ?
A quoi bon vivre si personne ne nous aime ?J’aimerais une révolte de tout le troupeau
Prendre nos vies en main quitte à les stranguler !
Que l’on s’empare du pouvoir, et qu’on leur fasse la peau !
Et tant pis si l’on passe pour une bande d’ongulésJe le bêle de plus belle, nous allons vous avoir
Et puisque l’union fait la force, embauchons les bovins
Tous ensemble nous vaincrons et prendrons le pouvoir
Arroserons notre victoire et levons nos verres d’ovins
Texte n°15 – Astéroïde Bésixdouze
J’ai cherché dans la vallée
Le mouton du Petit Prince,
Tout blanc comme le néant
Dans le fracas du mondeJ’ai trouvé une rose
Poussant dans le ciment,
Belle et rougeoyante
Dans sa cage incandescenteIl y a sur l’orange amer
Le bleu de la Terre à l’envers,
La fureur féroce
D’un cœur étouffé,
D’une âme écorchée,
Que nul n’écoute,
Que nul n’entend,
Que nul ne saitIl y a là pourtant
Un Petit Prince aux yeux sanglants
Qui bêle son mouton,
Qui raconte sa rose,
Qui apprivoise un renard
Et qui danse sur le hasard
Le corps dans le blizzardIl ne crie pas,
Il retient le silence
Sur la candeur de l’innocence ;
J’ai vu sa douceur
Dans le chaos,
J’ai lu son vacarme
Dans les livres vides
J’ai effleuré ses pleurs
Dans ses fugaces clameurs,
J’ai ressenti la peur
Sur les écrans froids
De ses yeux vides,
Je me suis heurtée
À la muraille de l’oubli
Sur des maux ignorés
Sur des non-dits piétinésEt puis j’ai envié
Le souvenir d’une terre brûlée,
j’ai tendu la main
Pour retenir en vain
La lumière qui s’éteint
Et le bruit du silence blanc
Comme la première neige
Dans les yeux d’un enfant
Comme le vent dans les roseaux
Qui se dissout dans les ruisseauxJ’ai trouvé dans la vallée
Le mouton du Petit Prince
Et le parfum de sa rose,
J’ai bêlé le bleu de la Terre,
J’ai pleuré des larmes distillées
À la fleur d’orangerEt puis j’ai aimé
Le bonheur indélébile
Dans les nuages fragiles
Texte n°16 – Lumière
Belle et en ce monde
Elle avance à taton les yeux fermés
À quoi bon observer la course immonde
Du monde, des guerres et ses méfaits.Elle garde ses œillères
Se concentre sur les choses positives
La vie est faite pour écrire des vers
Qui chantent le bonheur et qui enivrentJournaux, réseaux, télévision,
Crient les horreurs, sont alarmistes.
Bêlant, le troupeau suit, répétition,
Plus fort qu’un patient chez le dentiste.Les cœurs sont pleins, les cœurs sont gros
De la douleur du monde qui saigne
Mais elle choisit avec des mots
De rendre la vie magicienne.Nous sommes tous un peu indignés
Un peu blessés, et attristés
Des événements qui n’arrêtent pas
D’ébranler la Terre avec fracas.N’oublions pas de regarder après l’œil du cyclone
Lorsque le soleil se lève
Teintant les champs en polychrome
La beauté du monde qui ensorcèleNe bêlons pas, crions la vie.
Texte n°17 – Incendie
Il y a le soleil qui rougit la colline,
Le silence du vent, des oiseaux et des tombes,
Celui des arbres nus, des cendres qui retombent,
Qui noircissent le ciel et la neige opaline.D’abord c’était le feu et ses langues immenses
D’une absurde clarté au milieu de la nuit,
Et puis ce fut la peur, le monde qui s’enfuit,
La mort partout dansant son effroyable danse.Il ne reste plus rien, il n’y a plus personne,
L’absence seulement, le glas qui toujours sonne,
Et les yeux pleurent secs ; les voix crient en silence.Mais chantons notre deuil de nos voix emmêlées,
Ainsi que des brebis s’obstinant à bêler,
Chantons, car vient le jour où se tait la souffrance.
Texte n°18 – La théorie du chapeau
Bêler
C’est un peu comme rêver
Version mouton
Les deux portent un chapeauIls ont bien raison
Il faut se protéger
On pourrait se consumer
A trop vouloir s’approcherLe mouton n’a pas d’ailes
Tant mieux, quelque part
Il peut bêler sans se brûlerEst-ce regrettable
Que les humains
Bêlent sans elles ?
Texte n°19 – Ceux qui bêlent à contre-voix
Je suis née sans mode d’emploi,
dans un monde qui hurle en silence.
On m’a appris à marcher droit,
à ne pas faire de bruit,
à ressembler.
À me taire.Mais j’ai une voix.
Pas une voix douce,
pas une voix sage,
une voix qui griffe,
qui tremble,
qui dérange.Je bêle.
Oui, je bêle.
Pas comme un mouton,
comme une sirène en feu,
comme une vérité qu’on n’a pas su étouffer.Je bêle pour ceux qu’on a fait taire,
pour les filles qu’on a pliées en deux
jusqu’à ce qu’elles ressemblent à des prières.
Je bêle pour les garçons qu’on a forcés à être des murs,
alors qu’ils rêvaient d’être des rivières.Je bêle pour les corps qu’on juge,
les peaux qu’on classe,
les âmes qu’on trie.
Je bêle pour les voix qu’on n’écoute pas,
pour les cris qu’on appelle caprices,
pour les silences qu’on appelle sagesse.Je bêle,
et chaque mot est une fracture.
Chaque vers, une morsure.
Chaque strophe, une révolte.Je ne veux pas appartenir au troupeau.
Je veux être la bête qui s’échappe,
la tache dans le blanc,
le cri dans le murmure.Je veux être celle qu’on ne peut pas ignorer,
celle qui fait peur parce qu’elle ne plie pas,
celle qui fait mal parce qu’elle dit vrai.Je bêle,
et dans mon cri, il y a des siècles de silence.
Des femmes brûlées,
des hommes noyés,
des enfants oubliés.
Il y a des mémoires qu’on n’a pas honorées,
des douleurs qu’on a maquillées.Je bêle,
et le monde me regarde comme on regarde une erreur.
Mais je ne suis pas une erreur.
Je suis la réponse.
Je suis la faille.
Je suis le miroir qu’on évite.Je ne veux pas être aimée.
Je veux être entendue.
Je veux que mon cri traverse les murs,
les jugements,
les siècles.Je veux que mon cri fasse trembler les fondations,
que les dieux se penchent,
que les rois se taisent,
que les foules s’arrêtent.Je bêle,
et ce n’est pas une plainte.
C’est une déclaration.
C’est une guerre.
C’est une naissance.Je bêle,
et dans ce cri,
je deviens moi.
Enfin.
Texte n°20 – Le cri des égarés
Nous ne sommes que des brebis égarées,
Par les bergers de l’ordre manipulées,
Nous avons beau crier, hurler, pleurer, clamer,
Nous ne sommes tout simplement pas écoutés.
Nous vivons dans un monde de fou,
Entourés de requins et de loups,
Nous avançons dans le flou,
Bêlant, accusant le coup.
Les politiques et leur caractère de cochon,
Nous prennent pour des moutons, des pigeons,
On a d’autres chats à fouetter que leurs débats de cons,
Et regarder le vide dans leur œil de faux con.
Des métaphores animales pour dénoncer le mal,
Des sémaphores illégaux pour combattre l’anormale,
Être à cheval sur l’étiquette comme un général,
Pour dénoncer les déviations de la normale.
Alors plutôt que de bêler en ce monde,
Hurlons comme des loups face à l’immonde,
Miaulons de rage à chaque seconde,
Rugissons comme les lions qui grondent.
Texte n°21 – Une, personne
Tu vois, sache que tu, Aurore au bois dormant,
Portes en toi, hôtesse, en l’air, de l’air, en peine,
Sur les courriers d’Air France® un vieux rêve de reine :
Le sommeil éternel dans un fort ; lac calmant.Dos rond au lac Léman, attendant un amant,
La tour Santiago que tu choyais, amène,
Laine de vigogne où l’air de salsa t’emmène
Du Chili au Japon, au corse apaisement.Troupeau, touristes vils ; refuge aux lys affables
Qi de la dune vierge affleuraient sur les sables,
Belle. Envolé, Perrault ! Natacha© n’attachaEn bulles de BD de l’importance à l’onde,
Ce morceau de papier, ton dessein qui sécha :
Monde où tu as volé au-dessus de l’Immonde.
Texte n°22 – un bêlement au monde
Je bêle sans prêter ma voix,
un souffle pâle glissé sous l’écorce,
un murmure qui cherche sa voie
dans les chemins secrets de la forêt dense.Une chaleur muette se soulève,
comme un cœur ardent qui voudrait parler,
mais que le monde, dans sa trêve,
laisse battre sans jamais l’entendre.Les foules passent, heureuses, tranquilles,
leurs pas légers secouent la lumière.
Je leur tends ma main immobile,
faite d’ombre, de laine et de poussière.Nul ne voit les fibres de mon visage,
ni les fils d’or brisés dans mes silences.
Je marche, présence parmi les passages,
une âme perdue au creux profond de l’absence.Pourtant, bêler encore, c’est refuser le vide,
c’est garder la douceur dans un âge trop rapide,
c’est demeurer vivant sous des cieux tumultueux :
un souffle, une étincelle…
un bêlement au monde.
Texte n°23 – Des Trous dans les Peaux
Nous sommes vraiment libres
Probablement plus libres
Que nos froeurs animaux et végétaux vivants
Ils ne sont peut-être pas humains
Mais ils n’en sont pas moins vivants
Pas moins dépourvus d’émotions
D’empathie de personnalité et d’amourLibres de se priver de liberté
Libres de priver les libertés d’autrui
Libres de détruire
Libres de se détruire – se consumer
Libres de faire souffrir autrui
Libres de répéter nos erreurs
Libres de s’oublier – se mentir
Libres de croire
Libres d’accepter
Libres de se battre
Libres d’avancer
Libres d’être épanouis
Libres de construire un équilibre
Libres de vivreOn a beau être des anomalies – des Icare
Des mammifères – des singes imparfaits
Des animaux à choix – libres
Les troupeaux existent également – dans notre espèce
Troupeaux inconscients
Troupeaux conscients
Troupeaux particuliers
C’est nous qui choisissons
Texte n°24 – Hurle donc
Te voici, à la croisée des chemins, croisant les temps..
Valse en trois, pas de quatre, main de cinq..
Puis rien..
Ce devait être trois, puis ce fut deux.. L’un te rattrapa, vous fûtes trois, et deux partirent..
D’eux ne demeurent que l’écho..
Et ta solitude à la face des étoiles..
Qu’avez-vous, impérieuses jalouses, elle était tout..
Partie, envolée, demeurent peines et souvenirs..
Alors, de quelques cris zébrés le crépuscule..
Lui déchirer le ventre, à l’orgueilleux..
Et courir, et danser, s’enivrer bien sûr..
Sombrer au fond.. Par l’abîme se consumer..
Te voici, l’un te rattrapa..
Hurle-le, juste pour oublier..
Pour vivre.
Texte n°25 – Mouton(s)
Tous dans le grand troupeau, chacun marche à tâtons
Sûr, chacun vous dira qu’il en est le moins con,
Chacun le jour durant paît dans son pâturage,
Et chacun la nuit rêve d’une plus grande cageBêler en ce bas monde où se perdent nos voix,
C’est chercher un frisson qu’étouffent mille lois,
C’est lever le regard vers un morne horizon
Et croire que de nos cœurs peut naître une chansonCar moi aussi bien sûr, moi je suis un mouton,
Ni moins sage ni plus lucide ni moins con ;
Mais au fond de moi-même je sais ce qui est juste,
Et n’y changeront rien les lois de nos illustresEt peut-être qu’un jour, dans ce monde un peu triste,
Un seul cri suffira à briser le registre,
Ira toucher les cœurs par-delà l’horizon,
Pour révéler enfin l’âme sous le mouton.
Texte N°26 – Petit agneau
Petit agneau naquit en mai au Mexique.
Il bêlait tendrement dans les bras de maman Annick.
Petit agneau grandit, magnifique.
Il commença à bêler contre les attitudes iniques,
La disparition de ses amis malgré leurs suppliques.
Le berger l’entendit et pensa tout haut: « il faut que je le pique »
Petit agneau prit un déguisement de jaguar et s’enfuit tel un guerrier punique.
Surtout ne bêle plus jamais lui dit son papa tout en mâchant sa chique.
Petit agneau décida de faire connaissance avec les autres animaux, les oiseaux exotiques.
Mais tous fuyaient à son approche, pris de panique.
Alors il les étudia de loin, imitant leurs mimiques.
Solitaire, il traversa les forêts tropicales, la côte Pacifique.
Un matin, se sentant enfin aguerri, il enleva sa tunique.
Il se dit: « vivre sans bêler, c’est vraiment sadique ».
Il s’installa auprès de ses cousins, les mouflons d’Amérique.
« Pour vivre tranquille, ne bêlons pas trop fort ». De cette histoire, c’est la morale maléfique.
Texte n°27 – noir tempo
SOMBRE parmi les blonds moutons
Il bêle faux, jamais dans le bon ton
c’est là sa particularité,
son excentricitéquand les moutons policés
bêlent au pas cadencé
AUTRE parmi les moutons,
lui ne tourne pas rond
il avance en boitant
fureur noire
drapeau noir
incandescents
dans son sangallegro ma non troppo
mais toujours hors tempo
Texte n°28 – Sur le fil flottant de la multitude
Du fin fond de déserts lointains et lunaires
jusqu’à l’antre mystérieuse de forêts tentaculaires,
du plus profond des océans aux flots glacés
jusqu’aux cimes de montagnes enneigées
en passant par l’horizon divinement éclairé
jusqu’à l’orée élevée de l’empyrée,
les pas en avant vers des chemins déjà empruntés…
L’âme et l’esprit tournés vers des sentiers souvent foulés
pendant qu’à l’ombre pousse et s’épanouit le bégonia
au rythme discret et novateur de somptueuses fuchsias…Le corps absent dans les méandres de la nouveauté,
les choix et les pensées en totale pauvreté
dans des champs pourtant propices à l’innovation
dont la terre fertile aspire grandement au désir d’exception.
Aucun cri de singularité , aucun son de spécificité au sein de cette sphère.
Sont-ils inexistants ou étouffés par le bruit assourdissant de la multitude ?
J’entends ces voix multiples vibrant sur la même amplitude,
voguant sur des longueurs d’onde comparables,
continuant de rejoindre des côtes semblables…J’espère voir le premier navire empreint d’idées nouvelles
ayant en son sein des personnes porteuses d’opinions plurielles,
ne se préoccupant point de naviguer autrement
ni même d’atteindre les côtes de manière différente
contrairement aux brebis purement obéissantes,
qui ne s’opposent guère à cette nature insidieuse,
ne s’évertuant qu’à explorer une partie de la mer,
peu soucieuses de vêtir le gilet de sauvetage des visionnaires
au cœur d’un espace fluide aux senteurs de liberté délicieuse
incorporé dans un système aux passages et arrivées révolutionnaires !
Texte n°29 – Débit d’idées
Bêlez en ce monde
De bêtes empêtrées
Vos dictons succombent
Aux débits d’idéesLes débats dégondent
Des bobards en biais
Des brutes à la ronde
Face A et face BOn brique nos bombes
On bêche nos baies
On prêche l’immonde
On prise l’aprèsQui donc faut-il tondre
Question est posée
Trouvant quoi répondre
On trouve un alliéL’imbibé abonde
Sans être embêté
La bride est féconde
À qui fait levierBelle vagabonde
Balbutiant des « mais »
Personne ne sonde
Car on n’a plus piedBêlons en ce monde
De bêtes empêtrées
Nos dictons succombent
Aux débits d’idées.
Texte n°30 – Les gros animaux
En ce monde les gros gros animaux
Ont le verbe haut, la langue bien pendue
Ils se mouchent comme de bien entendu
Quand tu soupires: « tous les hommes naissent égaux… »
Ils bavent de leur langue sans retenue
Pour que leur morale sois la mieux vendue
Ils vont sur deux pieds, dansent la danse d’Ubu
Ils moulinent et de leur glaive fauchent !
Prêchant au tout venant les meilleures des vertus
Ils se prélassent eux-mêmes en vices et en débauche
Ils crachent du feu par tous leurs naseaux
Étouffant les vivas de ceux sous leurs sabotsEn ce monde les gros gros zoiseaux
Au verbe dissonant, aux trilles qui puent
les relents d’une Histoire déjà vécue
Souillent les lettres de Molière, de Hugo, de Marivaux, de Beauvoir, de Gouges, de Césaire
Ces vilains pourceaux se gargarisent de gros mots
Ils usent de leur langue pour louer la guerre De leur syntaxe bancale, haineuse et vulgaire de leurs monosyllabes, de leur pensée binaire
Ils envoient en chantant les insectes au tombeauEt toi qui bourdonnes et toi qui chicotes ?
Toi qui susurres et toi qui chuchotes?
Qui lors de ton dernier souffle saura pour toi hurler ?
Qui se fera l’écho du râle sous ta glotte?
Qui sera ta voix, qui saura bramer?
Qui pourra barrir, braire ou bien beugler?
Qui ira grogner, hennir ou feuler ?
Qui osera répondre aux prédateurs immondes?
Bêler comme on gronde
Bêler en ce monde?
Texte n°31 – Laine pourpre
D’une parure bouton de rose,
Il s’aventurait en bêlant,
Abordant son borné et brûlant
Regard, sur le commun du troupeau.
De sa voix claire, fanfaronnant,
Il claironnait bravement,
Devant le béat étonnement des badauds,
Ses projets d’horizons pour le troupeau.
« Amis, ennemis, observez ma bannière,
Observez mon pelage éclairé de lumière
Ma laine, non blanche, est peinte d’un rose étoilé,
Dont les vôtres, sachez, pourraient un jour se parer.
Seuls, nous ne sommes que des bêtes,
Qu’un bétail abruti, abusé
Chaque jour par les Patous du berger.
Battus, muets, et cela m’inquiète.
N’en avez-vous pas assez, alors,
D’être attachés et chassés à tort ?
N’êtes-vous pas las de vous cacher dans un blanc sot,
Quand tant de crimes sévissent au sein du troupeau ? »
Et quelques curieuses bêtes, alors,
Avaient levé leurs museaux plus haut
Bravant et bêlant leur accord
À ce mouton qui sortait du lot.
Mais la couleur d’une opinion,
Ne saurait parler en mots.
De roses ou de blanc, un mouton,
N’appartenait toujours qu’au troupeau.
Et, bêlant sa partition, le brave héros
Ne saurait crier assez fort pour contenir le flot
Des sots obstinés menés par leur grand savoir
Sur le chemin de l’abattoir.
Lorsque les bêlements s’entendent
Dans ce monde, l’on ne garde que l’idiot.
Car un avis intelligent ne saurait prétendre
Faire entendre raison au reste du troupeau.
Texte n°32 – Cri d’alarme
Je sens ce cri, tant pis, il ne me rend pas fort.
Céder au désir, penser à un délice :
« La vie demeure courte. Fuyez le vice. »
Sur ce syntagme repose mon réconfort.Ô dame lune bande les plaies du monde ;
Il connaît chaos et désastre et démon
Et cicatrice tel un sceau de Salomon.
Tu exclus la danse de l’ombre immonde.Souvent aussi ce cri d’alarme me parle
Du futur bonheur qui est mignon, déparle
De sa félicité, pourtant de nous sustenter.Ô cri ! Impose-toi pour que ces pleurs sèchent
Planifie ta présence pour nous mouvementer
Que dans la nuit douce la paix, la joie prêchent.
Texte n°33 – la langue de l’amour
ceux qui pensent que j’écris des poèmes d’amour je les préviens que
l’amour n’est jamais gratuit
il ne peut même pas être distribué de manière égale à tous
il supplie avec grâce ferme de nombreuses portes vers un avenir incertain
il rampe comme un serpent fouinard dans les coins de la chambre
à dormir à éviter
comme une route qui fuit d’un bout du monde à l’autre
à travers les stations pompant des vésicules de savon dans les veines des amants
le chemin enchevêtré d’ulysse sur le fil fantasmatique de pénélope
la loupe qui ne couvre que partiellement les imperfections de l’amour et élargit les battements du cœur
j’étais sur le balcon de juliette et pourtant je n’ai pas réussi à réparer le monde
le monde est errant et reclus sans rien à réparer en moi
la petite mort avait été trop contagieuse la loupe est restée embuée
des légumes jetés à la poubelle où ils ne mûrissent plus
le tiers d’une promesse et le concert depeche mode de 2017
j’ai instauré une langue de l’amour que personne ne peut porter il ne convient à personne
et quand tu m’as demandé s’il pouvait être entassé dans notre bagage
je t’ai dit déçue que non
une langue contrefaite ne peut pas être emballé
elle perd ses feuilles quand on oublie ses déclinaisons
une langue qui ne peut plaire à personne elle ne fait que cicatriser
des invraisemblances et des situations extrêmes
Texte n°34 – bel et bien Mon troupeau de Boutons
Bêler dans le Bel air, bel-et-rare balancement,
C’est vibrer sous le vent tel un souffle hivernal,
Un cri laineux qui cherche son sens ou son sang ment,
Et s’égare à demi, doux murmure automnal.En brodant chaque mot, l’âme semonce ses rêves,
Elle délie l’ombre, dénoue ses noirs nœuds,
Puis se fait belle afin que son timbre s’élève,
Broutant l’art de parler pour un brin d’être mieux.Ce désir de semer l’onde, onde et monde en prière,
De jeter sa rumeur comme un caillou qui perce,
Nous pousse à déclamer, à chercher une voix entière
Parmi le doux troupeau dont l’écho nous berce.Monde, immense bergerie où l’on m’hous-tonne à suivre,
Où chef se veut bélier et vieux sage rêve bêler,
Tu tisses de nos toisons le fil qui nous délivre :
On crie pour s’en taire… ou pour mieux s’y consoler.
Texte n°35 – Ceux qui bêlent au bord du monde
Au commencement, il n’y eut pas de silence.
Il y eut un cri.
Un cri rugueux, indocile,
un cri qui ressemblait à un animal perdu,
un cri qui ressemblait à l’humanité entière.Les troupeaux avançaient,
têtes baissées,
yeux fermés,
comme si la poussière était une loi,
comme si l’oubli était une prière.Et pourtant,
au milieu des pas identiques,
une dissonance s’est levée.
Un son étrange,
ni parole, ni chanson,
un bêlement qui refusait de se taire.Ce bêlement portait des siècles de chaînes,
des fouets, des croix, des prisons.
Il portait les femmes brûlées,
les hommes noyés,
les enfants effacés.
Il portait les mémoires qu’on maquille,
les douleurs qu’on enterre.Ce bêlement n’était pas une plainte.
C’était une fracture.
C’était une gifle au ciel.
C’était une vérité qu’on n’avait pas su étouffer.Les montagnes ont tremblé.
Les mers se sont ouvertes.
Les étoiles se sont penchées.
Et le troupeau,
pour la première fois,
a levé la tête.Alors le bêlement s’est multiplié.
Il est devenu tonnerre.
Il est devenu prophétie.
Il est devenu révolution.Ce n’était plus un bruit d’animal.
C’était une armée de fantômes,
une foule de voix étouffées,
qui réclamaient leur place dans la lumière.Les foules ont cessé de marcher en rang.
Les chaînes ont craqué.
Les murs ont cédé.
Et dans le vacarme,
le monde entier s’est découvert vivant.Bêler en ce monde,
ce n’est pas suivre le troupeau.
C’est refuser la poussière.
C’est transformer la plainte en tonnerre,
et le troupeau en légende.Et quand le dernier écho s’est éteint,
il ne resta qu’une vérité nue :Ceux qui bêlent à contre-voix
ne sont pas des bêtes perdues.
Ils sont les prophètes du futur,
les porteurs de lumière,
les architectes d’un monde qui tremble
et renaît.
Texte n°36 – La gorge des oubliés
Au commencement, il n’y eut pas de silence.
Il y eut un grondement,
un souffle rugueux,
comme si la terre elle-même
avait décidé de parler.On le prit pour un bruit d’animal.
Mais ce n’était pas un animal.
C’était l’humanité entière,
condensée dans une gorge,
bêlant au bord du monde.Il marchait parmi les vivants,
tête baissée,
yeux perdus,
comme tous les autres.
Mais dans sa poitrine,
un cri battait,
un cri qu’aucune loi ne pouvait étouffer.Il bêlait pour les femmes réduites au silence,
pour les hommes enfermés dans des armures de pierre,
pour les enfants effacés des mémoires.
Chaque note portait des siècles de chaînes,
des fouets, des croix, des prisons.
Chaque souffle réveillait des fantômes.Les foules le regardaient comme une erreur.
Mais il n’était pas une erreur.
Il était la faille dans leur ordre,
le grain de sable dans leur mécanique,
le cri qui refuse de mourir.Son bêlement n’était pas une plainte.
C’était une fracture.
C’était une gifle au ciel.
C’était une vérité qu’on n’avait pas su enterrer.Alors les montagnes tremblèrent.
Les mers s’ouvrirent.
Les étoiles se penchèrent.
Et le troupeau,
pour la première fois,
leva la tête.Le bêlement se multiplia.
Il devint tonnerre.
Il devint prophétie.
Il devint révolution.Ce n’était plus un bruit d’animal.
C’était une armée de voix étouffées,
une foule de gorges oubliées,
qui réclamaient leur place dans la lumière.Les chaînes craquèrent.
Les murs cédèrent.
Les foules cessèrent de marcher en rang.
Et dans le vacarme,
le monde entier se découvrit vivant.Il bêlait encore,
et dans ce cri,
chaque gorge oubliée se rallumait.
Chaque souffle brisé reprenait vie.
Chaque silence imposé se transformait en éclat.Et quand le dernier écho s’éteignit,
il ne resta qu’une vérité nue :Celui qui bêle en ce monde
n’est pas une bête perdue.
Il est la mémoire des morts,
le prophète des vivants,
le porteur de lumière,
l’architecte d’un monde qui tremble
et renaît.
Texte n°37 – Le Mendiant
Je ne suis pas bien différent du moustique,
Qui survole le monde et dont les pattes tâtent difficilement le sol.
Je lui ressemble même en tout quand je le vois voler,
S’éloigner, alors qu’on ne l’attend nulle part, mais qu’il paraît toujours pressé.
Je lui ressemble à s’y méprendre quand il fait, de sa voix stridente, bouillir et atrophier le sang, le sort même qu’il réserve aux cœurs.
Quand il se meurt, que suis-je mort moi qui l’ai vécu comme un seul.
Quand il meurt, que suis-je seul.
Que suis-je seul à être haï, que suis-je solidaire à vos cous, que suis-je seul à mon ennui quand ma voix strie et erre partout.
Je ne suis pas différent de lui quand j’erre, je ne suis qu’accoutumance.
Et quand viendra ma dernière danse, mes ailes mourront sous la pluie.
Tu es un dieu toi le moustique de n’exister que pour errer !
Tu es un dieu car ton exil est l’ennui et la liberté !
Tu es un dieu quand tu surplombes, tu es un dieu quand tu t’écrases.
Tu es un dieu, tu n’as pas de tombe, tu as pourtant mon récital.
Tu es un ange toi le moustique, la pointe de tes plumes empale,
Mais qu’importe moustique ! Tu es le grand dieu des coeurs pâles.
Qu’importe les couleurs du corps, ton corps à toi est tout un sacre.
C’est à nous d’en assurer le port, et à toi l’odeur du plasma âcre.
Tu es un dieu te dis-je encore, et ce vent est ta liberté.
Je te louerai jusqu’à ta mort et te suivrai encore après.
Texte n°38 – Luciole
Tout semble marcher au même rythme,
Comme une cadence muette guidant nos pas.
Les journées glissent, parfaitement alignées,
Et les silhouettes portent la même ombre.Seul mon souffle dévie, une brèche dans l’air,
un espace où la voix ne se fend pas,
où les cœurs peuvent battre autrement,
La où personne ne demande de revenir sur la ligne.Alors ce petit éclat trouble la tranquillité du monde.
Une trace invisible mais sincère,
qui prouve que je ne me laisse pas étouffer,
Malgré la douceur uniforme des habitudes.Ce n’est pas un cri et en même temps c’est plus
Une preuve que je refuse de disparaître,
que je veux exister au bord du cadre,
là où le souffle devient un geste.Et si un jour quelqu’un m’entend,
même sans me comprendre,
peut-être saura t’il que certaines voix naissent,
pour ouvrir les chemins, non pas pour les suivre.
Texte n°39 – Le murmure des révoltés
Bêler en ce monde, quel étrange destin.
Se fondre à la masse, le pas sur le chemin.
Un baisser de tête, un regard dans le vide,
Et l’écho des autres qui nous rend perfide.Je porte en mon cœur une autre mélodie,
D’un chant pur, jamais entendu aux abois.
Mais le vent des normes, la voix de la raison,
Me poussent à suivre le troupeau, la chanson.Les prés sont si verts, le ciel si clément,
Si tout le monde bêle, pourquoi faire autrement?
Est-ce la peur du vide, ou le besoin d’être aimée,
Qui courbe ma nuque, et me fait m’aligner?Mon âme aspire à d’autres horizons,
À laisser une empreinte, au-delà des saisons.
Mais l’uniformité, douce prison dorée,
Affadit l’éclat, ternit la pensée.Je rêve d’une force qui me guiderait
Vers un murmure vrai, loin du grand ballet.
Que mon froissement d’ailes soit enfin entendu,
Un cri de liberté, un espoir suspendu,
Pour ne plus mêler mon souffle au vacarme,
Parée d’une âme libre, errant entre le noir et les larmes.
Texte n°40 – Dans mes forets
Dans la solitude, je suis un faon
Sur ce tapis de chêne, je songe.
Où est-ce ? Cette étendue de temps
Pour l’amour, ce délicieux mensonge.Mais de mes pensées, l’on me chasse
Et sur mes échasses, j’entends les abois
Des bergers, eux que la compagnie menace
Dans la terreur, je suis une proie
Texte n°41 – People pleasure
Un sourire, un assentiment.
Quelle était la question ?
Quelle importance ? Je suis d’accord,
Quel que soit le coup du sort,
Je suis le mouvement.
En digne caméléon,
Je me fonds
Dans leurs désirs.
Qu’est-ce que je voulais déjà ?
Je n’en ai plus le souvenir.
Quelle importance ? J’ai donné mon choix.
À moins que ce soit le leur, je ne sais pas.
Qu’est-ce que je voulais déjà ?
En bonne brebis, je suis le berger autophile,
À moins que ce soit son chien, ou le loup.
Dans tous les cas, je resterai bien docile,
Pour ne pas attiser leurs courroux.
Qu’est-ce que je voulais déjà ?
Je ne sais plus.
Sûrement pas ça.
Mais au moins, je leur ai plu.
Qu’est-ce que je voulais déjà ?
Texte n°42 – Règles de bienséances
Quand j’étais petit, voici ce qu’on m’a dit :
Les filles aiment les garçons
Les garçons aiment les filles
Les premières ont la peau douce
Les seconds sont virils.Mais j’aurais aimé qu’on me dise :
Les femmes ont de la barbe
Les hommes de la poitrine
Dans ce pays plus d’un enfant sur cent naît à la fois garçon et fille.Quand j’ai eu vingt ans, voici ce qu’on m’a dit :
Pleurer n’est pas de ton âge
Ne parle pas trop fort
Suis bien chacune des règles
Et fais tout comme les autres.Mais j’aurais aimé qu’on me dise :
Même les adultes pleurent
À l’abri des regards
Nul besoin d’imiter les autres pour être légitime.Quand j’ai eu un enfant, voici ce qu’on m’a dit :
Deviens plus responsable
Cesse de rêvasser
Sois un parfait exemple
Calme et discipliné.Mais j’aurais aimé qu’on me dise :
Ne réfléchis pas trop
Aux normes d’instruction
On peut sauter dans les flaques d’eau passé l’âge de raison.Ainsi quand je mourrai, voici ce que j’aimerais vous dire :
On peut porter le deuil
Tout habillé de blanc
Et éclater de rire
Pendant mon enterrement ;
Les conventions n’existent que pour s’en affranchir.
Texte n°43 – La muette
La fenêtre grande ouverte
Le cœur trop fermé
Je crie à tue-tête
Tout ce qui est resté
Trop longtemps sous scellésPas un son ne jaillit
Je crie pourtant de ma voix fluette
M’étouffe, m’égosille
Mais je reste muette
Et le désespoir m’envahitMais un jour viendra
Où je trouverai ma voie
En ce monde où il est de bon ton de bêler
Mon nom, mon esprit je hurleraiEt suintant de chaque cellule de ma chair furibonde
Mon identité enfin révélée
Happera toute la place qu’en ce monde
Vous ne lui avez jamais octroyée
Texte n°44 – Gloire, beauté, mots et amour
Suivre en broutant la houlette du berger
N’avoir pour rêve que l’herbe du confort
Mettre de côté la gloire et la beauté
Les mots qui adoucissent et l’amour trop fortLaisser un cadavre comme seul héritage
Marcher comme une ombre au milieu des mémoires
Et pour toute une vie n’être qu’un passage
Entrer dans la tombe sans entrer dans l’histoireMarcher comme une coquille, comme un mirage
Ne pas faire de ses yeux deux petits miroirs
Pour l’aurore dont le rouge tremble de rage
Pour le calme du bleu de la tombée du soirNe pas vivre de poème et ne pas en écrire
Oublier de pleurer pour deux vers qui s’aiment
Et devant le bon mot oublier de sourire
Voir le superbe sans écrire le suprêmeAimer un peu, parfois, pas tout à fait
Craindre autant de jouir que de souffrir
En donnant tout ne donner qu’à moitié
Aimer pour vivre sans aimer à mourirMoi, je n’ai pas cette gloire qui défie le temps
Et on m’oubliera peut-être au prochain Carême
Mais j’admire parfois et j’aime souvent
Et pour vous, lecteurs, j’écris ce poème
Texte n°45 – Bêler dans ce monde
Dans un monde trop lisse, trop droit, trop carré,
Je préfère marcher de travers
Avec mon âme en laine
Et mes idées qui font “bééé”
Au lieu de faire “oui, bien sûr”.
On dit qu’il faut rugir pour exister,
Mais moi je choisis le bêlement discret,
Ce petit son têtu
Qui s’échappe quand le monde
Se prend trop au sérieux.
Je bêle à contre-courant,
Un mouton astronaute
Perdu entre deux nuages
À la recherche d’un pré
Où l’on ferait pousser des rêves.
Si tu m’entends,
Ne te moque pas :
Bêle un peu toi aussi,
Juste pour voir comment ça sonne
Quand on respire enfin
Hors du troupeau.
Texte n°46 – L’écho des invisibles
Je bêle comme un feu qui refuse de mourir,
Comme un vent qui traverse l’ombre et fait frémir.
Je crie sans éclat, je tremble et persiste,
Mon souffle fend le silence, fragile mais artiste.Je bêle pour les ombres qu’on croit éteintes,
Pour les cœurs oubliés, les âmes indistinctes.
Chaque note vacille, mais demeure obstinée,
Et dans ce souffle pur, le monde peut chanceler.Ni rugissement, ni loi, ni fureur,
Juste la voix d’un être qui tient sa lueur.
Je bêle, et dans ce cri discret et vivant,
Je laisse une lumière là où tout se perd souvent.
Texte de calibrage par La Rathure – Sous la houle
Vaut-il mieux crier,
Dans la foule ou dans le désert,
Quand on ne sera jamais
Qu’un grain de poussière,Ils attendent la vague
J’espère voir les dunes bouger,
Quand une voix m’alpague,
Dont je me fais l’obligé,Une voix candide, en écharpe,
Elle me demande à demi-ton,
S’il te plaît, avant que tu partes,
Récite moi un mouton,Je le dessine de quelques mots,
Des traits d’esprit, sans doute,
Sur le papier de nos cerveaux,
Boite crânienne en voûte,Quelques pieds pour des pattes
Un quatrain puisqu’elles sont quatre,
Un autre pour les yeux et les oreilles,
Deux plus deux, ça fait pareil,Pour sa tête comme pour l’hiver,
Je lui tricote en laine de vers,
Trois pelotes en deux tercets
Et une cloche, pour le sonnet,Mais est-ce que le dire
Suffit à le faire être ?
À le faire vivre ?
À le faire naître ?
Quand déjà je perds sa trace,
Lorsque ma voix s’efface,Alors je continue,
Je le fais beau quand il bêle,
Curieux, ingénu,
Une soif à se faire la belle,Je lui écrit un pré,
Et pour un bail solidaire,
Un troupeau juste après,
Pour vaincre son mal solitaireJe mêle ancolie et pensées,
Qu’ils broutent quelques bouquets,
Des herbes tendres, juste assez,
Pour qu’ils partagent le souper,Mais lorsque fuit l’inspiration,
Je le devine disparaître,
Et si paresse ma respiration,
Il cesse encore de paître,Et pourtant, il ne faudrait jamais arrêter,
Puisque ceux qui feignent l’ignorer,
N’ont pas le moindre effort à faire,
Pour clore leurs yeux ouverts,Alors je ne sais,
s’il vaut mieux crier dans la foule ou dans le désert,
Mais il ne faut jamais cesser,
Partout de le faire,
Pour mettre la lumière,
Sur tous nos moutons de poussière,
Que l’on voudrait bien cacher derrière
Le tapis de nos prières,
Crier les sales connes,
Le climat, le carbone,
L’injustice, les conflits,
Les massacres des civils,
Les deux poids deux mesures,
Les hypocrisies qui nous rassurent,
Tout ce qu’on ne voit pas,
Si on ne les récite pas,
Dans le désert ou dans la foule
Il faut crier, sous la houle.
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